« Comment convaincre des jeunes d’étudier la littérature ? Concrètement, qu’est-ce que ça va leur apporter ? » Je me souviens de cette question un peu brusque posée par un ami américain alors que je parlais de l’intérêt des études littéraires, et du manque que je ressentais après les avoir arrêtées en intégrant une école de commerce. J’avais envie de répondre qu’il n’y avait rien de concret à attendre d’aucune étude, et que c’était presque cela qui définissait les études et leur nécessité d’ailleurs, contente du paradoxe apparent de ma réponse et de l’affirmation d’un droit à l’inutilité qui me semblait déjà menacé, et essentiel pour cette même raison.
Malgré tout, et peut-être parce que je ne me l’étais jamais posée à moi-même, cette question a continué à me suivre pendant des années. Était-ce l’importance du style, l’étude des grands auteurs permettant d’apprendre soi-même à bien écrire ou à mieux parler ? S’agissait-il de culture, du fait de maîtriser des références communes afin de pouvoir sinon briller en société, du moins comprendre certaines allusions et avoir le sentiment d’en être ? La littérature enfin apprenait-elle quelque chose, des leçons d’expérience, un peu comme on étudierait l’Histoire pour ne pas en répéter les erreurs ?
Une autre question posée par une amie plus récemment m’a également fait réfléchir. Pourquoi Marcel Proust a-t-il tant de succès ? Qu’est-ce qu’on aime chez lui, qu’est-ce qui lui donne cette place si singulière dans la littérature et dans le monde ?
Bien que la première question soit générale et la seconde particulière, il me semble que la réponse est la même : l’expression du sentiment, au sens large, les observations fines qui font que l’on se reconnaît ou que l’on comprend, et qui peuvent se traduire par ce que Barthes a appelé le ‘c’est ça !’, expression très simple traduisant l’immédiateté du rapport à la littérature, qui fait que soudain, on ne se sent plus seul parce que l’on s’est reconnu dans un autre. La littérature est un bien grand mot qui impressionne peut-être à tort, comme la philosophie impressionne, elle, à raison car elle se connecte à l’intellect et aux concepts, aux principes, alors que la littérature, c’est la vie en mouvement, les histoires, les sentiments et la contradiction – les principes oui, pourvu qu’on ne les respecte pas, et que ce manque de respect soit en vérité la marque plus profonde de la fidélité.
En réfléchissant plus particulièrement à la question portant sur Proust et son héritage, j’ai pensé que je n’osais pas souvent parler de lui ou le conseiller en lecture car j’avais peur qu’on m’oppose la difficulté de sa langue, de son style, et peur de l’avis qui suivrait, qui pourrait me faire réagir comme la grand-mère du Narrateur, à Madame de Villeparisis qui lui dit ne pas comprendre son intérêt pour Mme de Sévigné :
« ‘Est-ce que vous ne trouvez pas que c’est un peu exagéré ce souci constant de sa fille, elle en parle trop pour que ce soit bien sincère. Elle manque de naturel’ Ma grand-mère trouva la discussion inutile et pour éviter d’avoir à parler des choses qu’elle aimait devant quelqu’un qui ne pouvait les comprendre, elle cacha, en posant son sac sur eux, les Mémoires de Mme de Beausergent . ».
Il me semble pourtant que la lecture de La Recherche, parce que c’est une œuvre immense qui embrasse la nature humaine, la force du souvenir et la valeur du temps, mais toujours avec l’œil qui frise (car Proust est avant tout très drôle) devrait toucher tout le monde, au sens où chacun pourrait se reconnaître dans une observation et malgré tout penser ‘et dire que je croyais l’avoir éprouvé cette chose-là moi seul !’ et soudain, sentir que le monde s’élargit et que son semblable peut être un frère.
Je crois que La Recherche du temps perdu présente trois grandes catégories, qui passent leur temps à se mêler :
Or c’est ce passage permanent entre les trois niveaux qui donne au récit son charme, le plus insignifiant détail pouvant se traduire quelques lignes plus loin en une maxime qui nous semble adaptée précisément à quelque chose que nous avons vécu. Plutôt que de rester dans la théorie, je vous propose d’explorer ces idées à travers trois extraits de La Recherche. J’ai surligné en gras (Proust en serait choqué !) ces moments où on n’est plus dans l’histoire ni dans les souvenirs du Narrateur mais où on bascule dans le troisième niveau et les fameuses maximes qui me semblent illustrer particulièrement bien le sentiment du ‘c’est ça !’ :
Le Narrateur, encore enfant, est amoureux de Gilberte Swann, qu’il voit aux Champs-Élysées. Après une brouille, il espère que la nouvelle année marquera un recommencement mais se trouve vite déçu dans cet espoir.
« C’était un temps que je connaissais ; j’eus la sensation et le pressentiment que le jour de l’An n’était pas un jour différent des autres, qu’il n’était pas le premier d’un monde nouveau où j’aurais pu, avec une chance encore intacte, refaire la connaissance de Gilberte comme au temps de la Création, comme s’il n’existait pas encore de passé, comme si eussent été anéanties, avec les indices qu’on aurait pu en tirer pour l’avenir, les déceptions qu’elle m’avait parfois causées : un nouveau monde où rien ne subsistât de l’ancien…rien qu’une chose : mon désir que Gilberte m’aimât. Je compris que si dans mon cœur souhaitait ce renouvellement autour de lui d’un univers qui ne l’avait pas satisfait, c’est que lui, mon cœur, n’avait pas changé, et je me dis qu’il n’y avait pas de raison pour que celui de Gilberte eût changé davantage ; je sentis que cette nouvelle amitié c’était la même, comme ne sont pas séparées des autres par un fossé les années nouvelles que notre désir, sans pouvoir les atteindre et les modifier, recouvre à leur insu d’un nom différent. J’avais beau dédier celle-ci à Gilberte, et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la nature, essayer d’imprimer au jour de l’An l’idée particulière que je m’étais faite de lui, c’était en vain ; je sentais qu’il ne savait pas qu’on l’appelât le jour de l’An, qu’il finissait dans le crépuscule d’une façon qui ne m’était pas nouvelle : dans le vent doux qui soufflait autour de la colonne d’affiches, j’avais reconnu, j’avais senti reparaître la matière éternelle et commune, l’humidité familière, l’ignorante fluidité des anciens jours.
Je revins à la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu’on ne leur donne plus d’étrennes, mais parce qu’ils ne croient plus au nouvel An. Des étrennes, j’en avais reçu mais non pas les seules qui m’eussent fait plaisir et qui eussent été un mot de Gilberte. J’étais pourtant jeune encore tout de même puisque j’avais pu lui en écrire un par lequel j’espérais en lui disant les rêves solitaires de ma tendresse en éveiller de pareils en elle. La tristesse des hommes qui ont vieilli c’est de ne même pas songer à écrire de telles lettres dont ils ont appris l’inefficacité. »
Proust saisit ici ce sentiment très particulier qui nous prend lorsque nous attendons d’un événement extérieur – un nouvel an, un voyage, une rencontre – qu’il vienne refonder notre vie intérieure. Notre soif de drame voudrait que le décor change avec nous, et que le monde, en tournant la page d’une année, tourne aussi celle de nos chagrins, ou s’enflamme pour notre nouvelle ambitieuse aventure. Mais le vent qui souffle autour de la colonne d’affiches est le même que la veille, et c’est précisément cette indifférence du monde qui nous renvoie à nous-mêmes. Ce qui est plus intéressant encore, c’est que le vrai changement finit pourtant par s’opérer, non pas dans le décor, qui garde son ‘humidité familière’, mais en nous, sourdement, à mesure que les années passent : la désillusion fait son œuvre lente, emportant non pas l’amour mais l’espoir d’être aimé, ce qui d’ailleurs revient peut-être au même.
« Le soir tombait ; il fallut revenir ; je ramenais Elstir vers sa ville, quand tout d’un coup, tel Méphistophélès surgissant devant Faust, apparurent au bout de l’avenue quelques taches de l’essence impossible à confondre avec rien d’autre, quelques sporades de la bande zoophytique des jeunes filles, lesquelles avaient l’air de ne pas me voir, mais sans aucun doute n’en étaient pas moins en train de porter sur moi un jugement ironique. Sentant qu’il était inévitable que la rencontre entre elle et nous se produisît, et qu’Elstir allait m’appeler, je tournai le dos comme un baigneur qui va recevoir la lame ; je m’arrêtai net et laissant mon illustre compagnon poursuivre son chemin, je restai en arrière, penché, comme si j’étais subitement intéressé par elle, vers la vitrine du marchand d’antiquités devant lequel nous passions en ce moment ; je n’étais pas fâché d’avoir l’air de pouvoir penser à autre chose qu’à ces jeunes filles, et je savais déjà obscurément que quand Elstir m’appellerait pour me présenter, j’aurais la sorte de regard interrogateur qui décèle non la surprise, mais le désir d’avoir l’air surpris – tant chacun est un mauvais acteur ou le prochain un bon physiognomoniste – que j’irais même jusqu’à indiquer ma poitrine avec mon doigt pour demander ‘c’est bien moi que vous appelez ?’ et accourir vite, la tête courbée par l’obéissance et la docilité, le visage dissimulant froidement l’ennui d’être arraché à la contemplation de vieilles faïences pour être présenté à des personnes que je ne souhaitais pas de connaître. »
On reconnaît ici un sentiment un peu honteux et très partagé : celui de devenir, l’espace d’un instant, l’acteur d’un épisode de sa propre vie. La scène n’a pas eu lieu, Elstir n’a pas encore appelé le Narrateur, et pourtant tout est déjà préparé en lui : le geste du doigt vers la poitrine, le « c’est bien moi que vous appelez ? », le visage qui dissimulera l’ennui d’être arraché à la contemplation des vieilles faïences. Même si nous n’avons probablement jamais joué cette scène exactement, nous avons tous éprouvé quelque chose d’approchant : cette préparation intérieure du naturel, ce trac minuscule devant un événement attendu, cette conscience aiguë de notre propre image au moment précis où nous voudrions paraître ne pas y penser.
Le duc de Guermantes, voisin de la famille du Narrateur, vient rendre sa première visite aux parents, ayant appris que la grand-mère était sur le point de mourir (« la nouvelle que ma grand-mère était à toute extrémité s’était immédiatement répandue dans la maison ».) Voici les mots de Guermantes : ‘ Je viens, mon cher monsieur, d’apprendre ces nouvelles macabres. Je voudrais en signe de sympathie serrer la main à monsieur votre père.’ Le moment est mal choisi, la grand-mère n’est pas morte encore, et personne dans la maison n’est disposé à recevoir une telle visite. « J’aurais voulu le cacher n’importe où. » dit le Narrateur, gêné d’imposer à sa mère une visite mondaine dans le pire moment de sa vie.
« Mais persuadé que rien n’était plus essentiel, ne pouvait d’ailleurs la flatter davantage et n’était plus indispensable à maintenir sa réputation de parfait gentilhomme, il me prit violemment par le bras et malgré que je me défendisse comme contre un viol par des ‘Monsieur, Monsieur, Monsieur’ répétés, il m’entraîna vers Maman en me disant ‘Voulez-vous me faire le grand honneur de me présenter à madame votre mère ?’ en déraillant un peu sur le mot mère. Et il trouvait tellement que l’honneur était pour elle qu’il ne pouvait s’empêcher de sourire tout en faisant une figure de circonstance. Je ne pus faire autrement que de le nommer, ce qui déclencha aussitôt de sa part des courbettes, des entrechats, et il allait commencer toute la cérémonie complète du salut. »
Ce n’était pas que le duc de Guermantes fût mal élevé, au contraire. Mais il était de ces hommes incapables de se mettre à la place des autres, de ces hommes ressemblant en cela à la plupart des médecins et aux croque-morts et qui, après avoir pris une figure de circonstance et dit ‘ce sont des instants très pénibles’, vous avoir au besoin embrassé et conseillé le repos, ne considèrent plus une agonie ou un enterrement que comme une réunion mondaine plus ou moins restreinte où, avec une jovialité comprimée un moment ils cherchent des yeux la personne à qui ils peuvent parler de leurs petites affaires, demander de les présenter à une autre ou ‘offrir une place’ dans leur voiture pour les ramener.
Ce qui est admirable ici, c’est que la grossièreté du duc, surgie dans un moment si douloureux pour le Narrateur, ne s’explique pas par un défaut d’éducation mais, à l’inverse, par un excès. Guermantes connaît trop bien les codes ; il les exécute avec un tel soin qu’il en oublie ce à quoi ils étaient censés servir. Les courbettes et les entrechats deviennent des gestes vides, accomplis pour eux-mêmes, et la conscience aiguë de son propre rang face aux parents bourgeois du Narrateur tient lieu de tact, de pudeur, de sens commun. C’est un des grands sujets de Proust, et l’un des plus drôles : l’aristocratie comme machine à produire de la maladresse sociale par excès de raffinement. Et c’est aussi là que l’on touche à quelque chose de plus profond : que dans le moment le plus sombre, Proust trouve le moyen de nous faire rire, non pas malgré la douleur mais à côté d’elle. L’humour sauve parce qu’il regarde, et qu’en regardant il transforme la scène en comédie sans rien retirer à la tristesse.
Pour revenir aux questions qui ont ouvert cette réflexion, il me semble que l’intérêt de la littérature tient peut-être à cela : à la connaissance – qui est souvent reconnaissance – de la complexité des sentiments et de l’espèce humaine ; à l’impression d’être moins seul lorsqu’on découvre, sous la plume d’un autre, une nuance qu’on croyait n’avoir éprouvée que soi ; à l’idée que l’humour nous sauve de tout, de la pesanteur, de la grossièreté, du temps qui passe ; et à cette intuition qu’il y a, dans les choses les plus communes, une part d’immortel et de beauté qui n’attend que l’Art pour se révéler – chaque lecteur recréant alors, à sa manière, un monde disparu.