J’ai grandi en Charente et je suis arrivée à Paris à vingt ans, avec le sentiment qu’il me faudrait du temps pour m’y sentir vraiment chez moi. En septembre 1993, l’Éducation nationale m’a nommée au lycée Montaigne, un établissement ancien du Quartier latin, tout près du jardin du Luxembourg, qui portait le nom d’un écrivain que j’admirais depuis longtemps. Je ne savais pas encore à quel point ce nom allait continuer de m’accompagner.
Stefan Zweig, qui lui a consacré l’un de ses derniers textes, raconte avec une précision presque romanesque comment la famille Montaigne est parvenue à ce qu’elle est. Avant d’être « de Montaigne », ils s’appelaient Eyquem et tenaient depuis des siècles un comptoir dans le quartier portuaire de Bordeaux, où ils expédiaient du poisson fumé, du vin et d’autres marchandises. C’est l’arrière-grand-père Ramon qui fait le premier geste décisif en rachetant en 1477 le château de Montaigne à l’archevêque de Bordeaux pour une somme modeste, franchissant ainsi le seuil entre le monde bourgeois et le monde aristocratique. Son petit-fils Pierre, père de Michel, achèvera l’ascension en partant à la guerre d’Italie avec François Ier, en revenant avec un titre de noblesse, en faisant du vieux château une maison humaniste ouverte aux érudits, et en devenant maire de Bordeaux.
Michel naît de tout cela en 1533. Il sera le premier à effacer définitivement « Eyquem » de tous les documents pour ne garder que le nom de la terre. Trois générations de commerce patient ont rendu possible cet écrivain, et Montaigne sait très bien ce qu’il doit à cette histoire, même s’il ne s’y attarde pas.
Pierre Eyquem est un père singulier, deux siècles avant Rousseau. Il médite longuement sur l’éducation qu’il donnera à son fils et prend une décision qui ressemble à une expérience de pensée : il engage un précepteur allemand qui ne parle pas un mot de français, avec instruction formelle de ne s’adresser à l’enfant qu’en latin, et il impose la même contrainte à tous les membres du foyer, parents et domestiques compris, qui doivent apprendre quelques bribes de cette langue pour pouvoir parler au petit Michel. Le résultat est que Montaigne, à six ans, maîtrise un latin parfait appris sans livre, sans grammaire et sans contrainte, tandis qu’il ne peut prononcer une seule phrase en français. Zweig note que toute sa vie, Montaigne lira cette langue avec « presque plus de plaisir que le français » et que dans les moments de saisissement, c’est le mot latin qui lui vient spontanément à la bouche.
Cette enfance entre deux langues, dont l’une est étrangère et l’autre acquise plus tard, a quelque chose de familier pour quiconque a grandi dans un monde et vécu dans un autre.
À trente-huit ans, après quinze ans de vie publique comme assesseur au Parlement de Bordeaux, Montaigne prend une décision que Zweig décrit comme un « refus du monde extérieur ». Il démissionne, vend sa charge et fait graver dans la pierre de sa bibliothèque une inscription dont le ton est à la fois solennel et soulagé : il y déclare qu’il vient se reposer « dans le calme et la sécurité », ayant été « dégoûté depuis longtemps de l’esclavage de la Cour et des charges publiques ».
Il s’installe alors dans la tour ronde de son château, au troisième étage, inaccessible aux bruits de la maison, avec vue sur le jardin et les champs. Il y fait transporter la bibliothèque héritée de son ami La Boétie, mort quelques années plus tôt, et fait peindre sur les poutres du plafond cinquante-quatre maximes latines, pour que son regard trouve toujours quelque chose à quoi s’accrocher. C’est là qu’il commence à noter ses pensées, d’abord pour ne pas les perdre, puis parce que l’écriture s’impose à lui comme une façon de se connaître. « C’est là mon siège », écrira-t-il. « J’essaie à m’en rendre la domination pure. »
Pourtant Montaigne n’est pas un homme de retraite absolue. Il voyage beaucoup, à cheval, et aime la diversité des mœurs et des usages qu’il rencontre. Il accepte en 1581 la charge de maire de Bordeaux, sollicité directement par une lettre personnelle d’Henri III, et joue un rôle discret mais réel dans les tentatives de rapprochement entre catholiques et protestants dans une France que les guerres de Religion dévastent depuis des décennies. Et il déclare son amour pour Paris avec une chaleur qui surprend, venant d’un homme si attaché à sa tour de Gascogne :
« Je l’aime tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis Français que par cette grande cité. »
Essais, III, IX
Ce double ancrage, cette façon d’appartenir à plusieurs lieux sans se laisser enfermer dans aucun, est peut-être ce qui rend Montaigne si difficile à classer et si facile à aimer. Zweig, qui écrit son essai depuis l’exil et qui se sait traqué, y voit quelque chose d’essentiel : Montaigne a traversé une époque de fanatisme et de violence en refusant d’être assigné à un camp, en gardant son espace intérieur intact. Ce que Zweig admire, c’est sa capacité à rester soi dans le chaos ambiant, à « conserver l’être humain pur et intemporel » à une époque qui cherchait à le dissoudre dans des appartenances collectives.
Quand j’ai quitté la Charente pour Paris, il m’a fallu du temps pour ne plus ressentir cette légère inadéquation de celle qui vient d’ailleurs et qui ne sait pas encore exactement comment se tenir dans ce nouveau monde. La province me manquait dans ce qu’elle avait de lent, de dense, de concret. Paris m’attirait pour son mouvement, sa densité intellectuelle, la façon dont les idées y circulent. J’ai mis du temps à comprendre que ce sentiment d’entre-deux n’était pas un manque à combler, mais une position à habiter, et que cette position-là avait ses avantages.
Montaigne m’a aidée à penser cela, non pas comme une consolation, mais comme une façon de regarder. Celui qui appartient à deux mondes voit ce que chacun des deux ignore de lui-même, et il me semble que c’est de ce regard-là que sont nés les Essais : un homme de Gascogne qui aime Paris, un latin qui écrit en français, un maire qui préfère sa tour, un homme public qui protège jalousement sa vie privée.
En 2008, ma fille Marianne a été admise en classe préparatoire littéraire au lycée Michel de Montaigne, à Bordeaux. Elle qui était née et avait grandi à Paris partait vers la ville que Montaigne avait gouvernée, dans un établissement qui portait son nom. Je ne crois pas aux coïncidences, mais je crois aux fils qui se tissent entre les personnes, les lieux et les textes, et il m’a semblé, ce jour-là, que quelque chose se refermait avec une discrétion et une exactitude qui ressemblait à Montaigne lui-même.