La Place Royale

La Place Royale est un lieu et une comédie. C’est le premier nom porté par la Place des Vosges, au cœur du Marais ; c’est aussi le titre de l’une des premières pièces de Corneille, représentée à Paris à la fin de l’année 1633.

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Une place nouvelle

Commencée dans les dernières années du règne d’Henri IV,  inaugurée en 1612 par Louis XIII, en présence, dit-on,  de 10 000 personnes, la Place Royale est  l’épicentre de ce quartier nouveau, conquis à la fin du XVIe siècle sur des terres marécageuses, et qui allait devenir très vite le lieu d’une vie mondaine exceptionnelle, aristocratique et bourgeoise : des écrivains comme Scarron ou Madame de Sévigné ont vécu dans le Marais  et y ont tenu salon.

L’ensemble de la place s’organise en un carré formé de trente-six pavillons, neuf de chaque côté, comportant un rez-de-chaussée de quatre arcades et deux étages de hautes fenêtres surmontées de toitures à la française, couvertes d’ardoises. Tous sont semblables sauf deux, plus importants : le pavillon dit de la Reine, au nord, au sud le pavillon du Roi, au-dessus de la rue de Birague. L’alliance de brique et de pierre, caractéristique du style Louis XIII, lui donne une unité singulière. Au centre de la place, une statue équestre du roi, vêtu à la romaine, fut inaugurée en 1639. Il s’agissait de  rappeler aux jeunes gens qui s’affrontaient trop souvent en duel sur la place que le duel était un crime de lèse-majesté, punissable de mort.

 

Une urbanité nouvelle

Le quartier devient un quartier à la mode. Dans son Histoire du temps, en 1654, l’abbé d’Aubignac appelle la Place Royale « la Place de Coquetterie », précisant que « le plus beau quartier de la ville est la grande place qu’on peut dire vraiment royale » et qu’« elle est entourée d’une infinité de réduits où se tiennent les plus notables assemblées de coquetterie ». Scarron, dans son Adieu au Marais et à la Place Royale, s’adresse ainsi à elle : « Adieu ! belle place où n’habite / Que mainte personne d’élite. »

Le quartier, dès lors, attire la jeunesse ; rien d’étonnant que le jeune Corneille ait choisi d’intituler sa cinquième comédie La Place Royale. Jean Serroy, dans la préface de son édition de la pièce en Folio, précise : « Dire la Place Royale dans les années 1630, comme on dira Saint-Germain-des-Prés dans le Paris des années 1945-1950. » Il souligne la volonté de Corneille de « mettre en scène la jeunesse de la bonne société parisienne dans le cadre bien réel où elle évolue », qui rompt avec la tradition de la farce et s’inscrit dans « l’effort de promotion du théâtre que mène alors Richelieu ».

 

Un théâtre nouveau

Quel est le sujet de La Place Royale ? L’amour, comme dans le grand roman du début du siècle L’Astrée. En cinq parties, et plus de cinq mille pages, publiées entre 1607 et 1627, Honoré d’Urfé raconte, entre autres, les amours contrariées du berger Céladon et de la bergère Astrée : tous deux vivent dans le Forez ; elle le croit infidèle, elle le chasse ; il se jette dans les eaux du Lignon et ce n’est qu’au terme d’un long parcours que les deux amants sont réunis et réconciliés. De multiples histoires secondaires s’ajoutent à l’intrigue principale.

Dans la pièce de Corneille, nul effet d’éloignement : les spectateurs peuvent s’identifier aux  personnages de jeunes gens – quatre hommes, deux femmes – et à leur langage. Le sujet amoureux est bien le même que celui qui intéresse les lecteurs de L’Astrée ; la nouveauté tient au mélange d’un côté ludique et d’un côté cruel.

 

Alidor, l’amoureux extravagant, aime Angélique et est aimé d’elle, mais il tient à préserver sa liberté : « Je veux que l’on soit libre au milieu de ses fers » déclare-t-il à son ami Cléandre dès la première scène. Il met alors en place un stratagème complexe – fausse lettre,  enlèvement- pour se détacher d’elle et la détacher de lui. L’amie d’Angélique, Philis,  se rapproche de Cléandre, ami d’Alidor.

 

Une place renouvelée

Embellir la ville, élever les esprits, favoriser un enrichissement de la langue, des mœurs et de l’art de vivre tout à la fois, c’est le projet des hommes de pouvoir et des artistes du premier XVIIe siècle. La Place Royale, réinventée en Place des Vosges, témoigne de la permanence exceptionnelle de la séduction d’un lieu, à la fois espace de sociabilité, havre de paix, propice à la déambulation et à la rêverie, au voyage dans le temps, au contact avec les autres.

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