Quoi de plus simple et de plus naturel que la conversation ? Quoi de mieux indiqué pour se perfectionner dans une langue ?
Quoi de plus savant aussi que l’art de la conversation, qui suppose la connaissance de toute une histoire et la maîtrise de codes sociaux et culturels multiples et changeants ?
Passages fonde son enseignement sur la pratique de la conversation en français.
J’avais sept ans quand mes parents ont accueilli pendant une quinzaine de jours une amie de la famille accompagnée de sa correspondante anglaise, âgée de seize ans. Très timide, elle n’osait pas s’exprimer devant les adultes ; je lui ai proposé de parler avec moi, à l’écart des autres. Je me souviens de mes efforts d’articulation et des siens, de notre complicité, de nos rires.
Je serais bien incapable aujourd’hui de dire quels avaient été ses progrès, mais nous avions parlé en français, de façon de plus en plus fluide.
Plus tard, étudiante à l’ENS, parallèlement à mon cursus universitaire, j’ai participé pendant un semestre à des cours d’anglais donnés par une Américaine. Autour d’une nouvelle d’Henry James ou de Katherine Mansfield, nous formions un petit groupe, partageant nos interprétations des textes. Il n’y avait aucun enjeu scolaire, pas de notes, pas d’appréciations : sans même nous en rendre compte, nous avons progressé dans la pratique de l’anglais et gagné en confiance.
La conversation s’appuie sur une rhétorique bien maîtrisée : écouter l’autre, lui répondre, choisir un registre de langue adapté à la situation, respecter avant tout les règles et les usages de la politesse.
Plusieurs comédies de Molière reflètent son rôle essentiel dans les rapports humains : ainsi, Le Misanthrope (1666) donne une place centrale au personnage de Célimène, jeune veuve très courtisée et brillante causeuse. Elle se moque ici d’une certaine Bélise :
« Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien !
Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire,
Et la stérilité de son expression
Fait mourir à tous coups la conversation. »
Le Misanthrope, 1666, acte II, scène 4.
La pauvre Bélise -son prénom fait cruellement écho à « bêtise » – est ainsi rejetée pour son manque d’intelligence, son incapacité à parler en société, et pour l’effet désastreux de sa présence dans un salon : elle entrave la circulation de la parole et porte atteinte à l’existence même de ces réunions mondaines.
En creux se dessine le portrait de la salonnière idéale, inventive, joyeuse, capable d’animer les réunions de beaux esprits.
Au XVIe siècle, des traités comme Le Courtisan de l’Italien Baldassare Castiglione insistaient déjà sur deux points essentiels : ne rien dire qui soit « malséant », choquant, ne rien dire qui puisse attrister les personnes avec lesquelles on parle.
L’art de la conversation est ainsi un art de société. Il s’est longtemps pratiqué dans les salons où se réunissaient des personnes bien réelles ; il a pris l’air dans les parcs et les jardins – anglais ou français -, dans les cafés comme celui de « La Régence » à Paris au XVIIIe siècle ; on le trouve également représenté dans les romans. Ainsi les cinq volumes de L’Astrée d’Honoré d’Urfé, publiés entre 1607 et 1627, ont fait exister des personnages de bergers et de bergères qui parlent d’amitié et d’amour, à l’écart du bruit du monde, loin des guerres et de la politique citadine, dans un lieu champêtre idéalisé. Best-seller du XVIIe siècle, connu des gens de toute sorte, des plus sensibles aux plus sérieux de l’époque, cet ouvrage illustre brillamment les pouvoirs et les charmes de la conversation et donne envie aux lectrices et aux lecteurs de mieux parler pour aimer mieux.
C’est précisément cet esprit de la conversation « à la française » que Passages cherche à retrouver dans une pratique vivante de la langue et de la culture. La conversation apparaît ainsi comme un moyen d’apprendre la langue et comme un exercice d’agrément, qui procure des connaissances et du plaisir.