Traduttore Traditore

Enfant, j’avais adoré cette formule, comprise dans sa traduction ‘Le traducteur est un traître’, traduction littérale au sens premier car j’en avais ensuite écrit une petite histoire où un personnage souhaitait rendre visite à son écrivaine préférée, Elizabeth Laird, mais ne sachant pas parler anglais, se faisait accompagner d’un traducteur. Une fois en Ecosse, il prenait le thé (évidemment !) avec l’auteur, et demandait à son interprète de dire toute l’admiration qu’il avait pour elle. Ce traître, évidemment, dit alors tout le contraire ‘Ce monsieur déteste ce que vous écrivez’, et mon personnage principal se retrouva ainsi en prison.

Si l’apparente mauvaise compréhension de cette formule n’en était finalement qu’une autre illustration, je finis par comprendre au fil des années et en découvrant les langues étrangères et les difficiles exercices de version, ce que voulait dire cette idée de la nécessaire trahison – involontaire, et pourtant inévitable – propre à la traduction de mots dans une autre langue.

 

Table des matières

Quand « très bien » s’entend « moyen »

Aux Etats-Unis, je revenais d’un mariage et un ami américain me demanda comment il s’était passé. ‘Très bien’ dis-je en traduisant littéralement les mots ‘It was very good’. Mon ami changea d’expression ‘Good, it was just ‘good’ ?’. Je compris alors que je n’en avais pas fait assez, que pour rendre ce ‘très bien’ français, qui était vraiment pour moi très bien, il fallait que je dise en anglais que c’était exceptionnel, fantastique, que j’avais eu un très bon temps, ‘eu’ et non ‘passé’, car en anglais, on possède l’espace-temps alors qu’en français on ne fait que le traverser.

Croiser, traverser, run into : deux façons d’habiter l’espace

A propos de ‘traverser’, je me promenai l’autre jour avec mes collègues quand l’une d’elles, d’origine américaine, proposa que nous traversions la rue à un endroit plutôt qu’un autre. Mais au lieu d’employer le verbe ‘traverser’ elle utilisa ‘croiser’ : ‘nous pourrions croiser ici’. Tout le monde comprit ce qu’elle voulait dire bien sûr, mais en explorant la différence entre croiser – faire une ligne entre deux endroits – et traverser – aller à-travers un espace – nous remarquâmes ensuite qu’en français nous pouvions employer ‘croiser’ pour exprimer une action dans la rue quand elle s’appliquait à la rencontre fortuite de quelqu’un. ‘J’ai croisé Michel dans la rue’, ne se traduit pourtant pas ‘I crossed Michael on the street’, mais par ‘I ran into Michael’, une vision beaucoup plus sportive, accélérée, traduisant une représentation de l’espace géographique grouillant de personnes qui se pressent et ne peuvent que se croiser en manquant se blesser – l’autre façon de dire cette rencontre non attendue étant ‘bumped into’, littéralement ‘se cogner, se blesser en tapant dans quelqu’un’. Cette traduction n’est pas simplement une autre façon de dire le réel, mais elle montre bien une représentation du monde différente entre deux cultures.

Ces expressions françaises qui ne se traduisent pas

La beauté surtout dans ces langues vivantes, ce sont toutes ces formules qu’on ne saurait traduire, ou seulement approximativement, parce qu’elles n’existent tout simplement pas. Adepte des formules de grand-mère, je me retrouve souvent coincée pour les traduire littéralement : Serré comme des sardines, avoir le nez creux, s’en donner à cœur joie, chercher midi à quatorze heures, ça ne casse pas trois pattes à un canard…

Regardons-en quelques-unes de plus près, car chacune raconte quelque chose.

Avoir un poil dans la main. La paresse française est si profonde qu’elle a le temps de faire pousser quelque chose. L’anglais, lui, dira ‘bone idle’, paresseux jusqu’à l’os. L’un exagère par la croissance, l’autre par la profondeur. Traduire, ici, c’est choisir laquelle des deux images on accepte de perdre.

Filer à l’anglaise. Ma préférée, parce qu’elle se retourne : les Anglais, pour dire la même chose, disent ‘to take French leave’. Chaque langue accuse l’autre de mal se tenir. La traduction n’est jamais un miroir plat ; c’est un miroir qui nous renvoie nos propres travers avec l’accent du voisin.

Les retrouvailles. Là, c’est l’anglais qui reste sans mot. ‘Reunion’ est trop solennel, il sent la salle des fêtes et le badge avec le prénom ; ‘seeing each other again’ est exact et parfaitement plat. Le français, lui, a fabriqué un nom pour ce moment, et un nom au pluriel, comme s’il fallait être plusieurs pour l’éprouver.

Et de la même façon, il est des formules anglaises, ou plutôt des tournures de phrases d’une élégance que le français ne saurait atteindre : there’s only so much we can do. Ou ce ‘I look forward to’ que nous traduisons par un pauvre ‘j’ai hâte’, alors qu’il dit quelque chose du regard, porté en avant, vers ce qui vient. Nous empruntons d’ailleurs sans vergogne le week-end ou le spleen, que Baudelaire est allé chercher chez les Anglais. Ils nous empruntent en retour le déjà-vu, le rendez-vous, le je-ne-sais-quoi, et cet esprit de l’escalier qu’ils gardent en français parce qu’aucun mot anglais ne veut bien s’en charger.

Faut-il encore apprendre une langue à l’heure de l’IA ?

 

Si tout cela se traduit si mal, on pourrait se demander pourquoi s’obstiner à apprendre. Dans un monde où l’intelligence artificielle et les modèles de langage génératif semblent permettre de traduire nos idées mieux que nous-mêmes, nous pouvons avoir l’impression que l’apprentissage des langues étrangères n’est plus utile, qu’il suffirait de parler à notre machine pour qu’elle traduise instantanément à nos interlocuteurs, qu’il pourrait même ne pas être utile d’apprendre l’orthographe puisqu’il suffirait de parler pour écrire correctement.

Et pourtant. C’est parce que la langue se vit, et que la compréhension de l’autre se fait dans une quête permanente du sens juste, que la machine, si habile soit-elle, ne peut pas faire tout le travail à notre place. Elle donne l’équivalent, et l’équivalent est souvent bon. Mais elle ne dit pas ce que l’on perd en le choisissant. Elle aurait traduit mon ‘très bien’ par ‘very good’ sans jamais m’avertir que mon ami, en face, entendrait que le mariage était moyen. Elle ne me préviendra pas que ma phrase, correcte, vient de dire autre chose que ce que je voulais dire. C’est cela qui manque, et cela ne s’apprend que dans la conversation : dans l’hésitation, dans le sourire un peu perplexe de l’autre, dans ce moment où quelqu’un vous reprend gentiment – ‘on ne dit pas vraiment ça comme ça’ – et où vous comprenez soudain, non pas un mot, mais une manière de voir le monde.

Alors oui, traduttore, traditore. Mais le traître n’est peut-être pas celui qu’on croit. Le traître serait plutôt celui qui pense qu’il n’y a rien à trahir, qu’une langue est un vêtement que l’on change et que le corps dessous reste le même. Apprendre une langue aujourd’hui, ce n’est plus vraiment apprendre à se faire comprendre, les machines s’en chargent, et plutôt bien. C’est apprendre à savoir ce que l’on dit, et à pouvoir échanger vraiment avec les autres, profondément, avec tout ce que les mots nous cachent.

 

La Tour de Babel, par Pieter Brueghel l'Ancien (c. 1563)
Apprendre, explorer, échanger
cours, stages & visites Passages
PARTAGER LES MOTS, RELIER LES ESPRITS

L’esprit Passages

S’INFORMER

Nos dernières publications